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Culture et médias : la politique culturelle du Front Populaire

Culture et médias : la politique culturelle du Front Populaire

En choisissant de s'appeler « Nouveau Front Populaire », la coalition de gauche a délibérément convoqué la mémoire de 1936 — une époque où la politique culturelle est née comme ambition publique, avec Léo Lagrange aux sports et loisirs et Jean Zay à l'Éducation nationale. Quatre-vingt-dix ans plus tard, le NFP entend renouer avec cette tradition en faisant de la culture un pilier de son projet politique. Face à la concentration médiatique, à la précarisation des artistes et au recul de l'accès à la culture pour les classes populaires, quelles sont les propositions concrètes de la coalition ?

Un budget culture à 1 % du PIB : l'ambition chiffrée

Le Nouveau Front Populaire propose de porter le budget du ministère de la Culture à 1 % du PIB, contre environ 0,35 % actuellement (soit 10,8 milliards d'euros dans le projet de loi de finances 2026, en incluant les crédits de l'audiovisuel public). L'objectif de 1 % du PIB représenterait un budget culturel d'environ 30 milliards d'euros — quasiment un triplement des crédits actuels.

Cette ambition, qui rejoint celle portée de longue date par de nombreux acteurs culturels et par le collectif « Culture en danger », se décline en plusieurs axes de dépense :

  • 8 milliards d'euros supplémentaires pour la création et la diffusion artistiques : subventions aux compagnies, aux lieux de création, aux résidences d'artistes, aux festivals. L'accent est mis sur le spectacle vivant, le cinéma indépendant, les arts plastiques et la musique, considérés comme les secteurs les plus fragilisés.
  • 5 milliards pour l'éducation artistique et culturelle : généralisation de l'éducation artistique à tous les élèves de la maternelle au lycée, avec des intervenants professionnels et des parcours culturels structurés. L'objectif est que chaque enfant pratique au moins une discipline artistique et fréquente régulièrement un lieu culturel.
  • 4 milliards pour le patrimoine : programme de restauration des monuments historiques (dont 30 % sont en péril selon la Fondation du patrimoine), soutien aux musées de France et aux archives, valorisation du patrimoine immatériel.
  • 3 milliards pour l'audiovisuel public et le numérique culturel : renforcement de France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et l'INA, développement de plateformes numériques culturelles publiques.

Le financement de cette montée en charge passerait notamment par l'extension de la taxe sur les services numériques (taxe GAFA) au secteur culturel, la création d'une contribution sur les revenus publicitaires en ligne et la réaffectation d'une partie des recettes de la TVA sur les produits culturels.

Audiovisuel public : indépendance et moyens renforcés

Le renforcement de l'audiovisuel public est une priorité explicite du NFP, qui voit dans les médias publics un contrepoids indispensable à la concentration privée de l'information. Le programme propose :

  • La sanctuarisation du financement de l'audiovisuel public par le rétablissement d'une contribution dédiée, en remplacement de la redevance audiovisuelle supprimée en 2022. Cette contribution, assise sur un pourcentage de l'impôt sur le revenu, garantirait l'indépendance financière de France Télévisions et Radio France vis-à-vis du budget de l'État et donc des pressions politiques.
  • La réforme de la gouvernance : nomination des dirigeants de l'audiovisuel public par un collège indépendant composé de professionnels des médias, de représentants des salariés et de personnalités qualifiées, en lieu et place de la nomination par le pouvoir exécutif — une anomalie démocratique que la France est l'un des derniers pays européens à maintenir.
  • Le développement d'une plateforme numérique publique européenne, alternative aux plateformes privées américaines (Netflix, Amazon Prime, Disney+), regroupant les contenus de l'ensemble des audiovisuels publics européens avec des sous-titrages dans toutes les langues de l'UE.
  • Le renforcement de la production originale : obligation pour France Télévisions d'investir 25 % de son chiffre d'affaires dans la création originale française et européenne, contre 20 % actuellement.

Lutter contre la concentration médiatique

La concentration des médias français entre les mains d'un petit nombre de milliardaires est un sujet sur lequel l'ensemble du NFP est unanime. En 2026, dix milliardaires contrôlent environ 90 % de la presse quotidienne nationale, une part majoritaire de l'information en ligne et plusieurs chaînes de télévision. Cette situation, unique parmi les grandes démocraties occidentales, est dénoncée par le NFP comme une menace directe pour le pluralisme de l'information.

Les mesures proposées sont les suivantes :

  • Adoption d'une loi anti-concentration interdisant à une même personne physique ou morale de détenir plus de deux médias d'information et plafonnant la part d'audience cumulée d'un même groupe à 30 % sur un média donné (presse, radio, télévision, internet).
  • Interdiction pour les entreprises bénéficiant de marchés publics de posséder des médias d'information, pour éviter les conflits d'intérêts structurels entre intérêts économiques et liberté éditoriale.
  • Création d'un statut de société de médias à but non lucratif, bénéficiant d'avantages fiscaux et de subventions publiques, pour encourager des modèles de propriété alternatifs (coopératives de journalistes, fondations, associations de lecteurs).
  • Renforcement des pouvoirs de l'ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) en matière de pluralisme et d'indépendance éditoriale, avec la possibilité de sanctions allant jusqu'au retrait de fréquence en cas de manquements graves et répétés.
  • Droit de veto des rédactions sur la nomination des directeurs de rédaction et protection renforcée du secret des sources des journalistes.

Ces propositions s'inscrivent dans un mouvement plus large de réflexion sur la régulation des médias en démocratie. Le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), adopté en 2024, pose des premiers jalons en matière de transparence de la propriété des médias et de protection de l'indépendance éditoriale, mais reste très en deçà des ambitions du NFP.

Démocratiser l'accès à la culture

Malgré soixante ans de politique culturelle publique depuis la création du ministère de la Culture par André Malraux en 1959, les inégalités d'accès à la culture restent considérables en France. Selon les enquêtes du ministère de la Culture, 40 % des Français n'ont fréquenté aucun lieu culturel (musée, théâtre, cinéma, bibliothèque) dans l'année écoulée. Les écarts sont encore plus marqués selon le milieu social : les cadres supérieurs ont cinq fois plus de chances de fréquenter un théâtre que les ouvriers.

Le NFP propose un ensemble de mesures pour élargir l'accès à la culture :

  • Gratuité des musées nationaux pour les moins de 25 ans et les bénéficiaires de minima sociaux, extension de la gratuité du premier dimanche du mois à l'ensemble des musées de France (et non seulement les musées nationaux).
  • Création de « maisons de la culture » nouvelle génération dans les quartiers prioritaires et les zones rurales, combinant bibliothèque, espace de création numérique, salle de spectacle et lieu de vie associatif. Objectif : 500 maisons de la culture en cinq ans.
  • Pass Culture renforcé et étendu : passage du montant de 300 à 500 euros pour les 18 ans, création d'un volet « pratique artistique » de 300 euros pour les 15-17 ans, et ouverture du dispositif aux adultes en situation de précarité.
  • Tarification sociale obligatoire pour l'ensemble des établissements culturels recevant des subventions publiques, avec des tarifs réduits indexés sur le quotient familial.
  • Plan national de lecture : renforcement du réseau des bibliothèques municipales (objectif d'une bibliothèque ouverte 40 heures par semaine pour 10 000 habitants), programme de lutte contre l'illettrisme et développement du livre numérique en bibliothèque.

Intermittents du spectacle : sécuriser les parcours

Le régime des intermittents du spectacle, spécificité française envieé dans le monde entier, est un sujet sur lequel le NFP porte des propositions fortes. Depuis la crise de 2003, qui avait vu une mobilisation sans précédent des professionnels du spectacle, le régime n'a cessé d'être fragilisé par des réformes successives visant à en réduire le coût pour l'Unédic.

En 2025, environ 270 000 personnes relèvent du régime de l'intermittence (annexes 8 et 10 de l'assurance chômage), mais seulement 130 000 d'entre elles parviennent à ouvrir des droits, les autres ne réunissant pas le seuil requis de 507 heures de travail en 12 mois. Cette précarité touche particulièrement les femmes, les jeunes et les artistes des esthétiques les moins commerciales.

Le NFP propose :

  • L'abaissement du seuil d'accès de 507 heures à 430 heures sur 12 mois, permettant à environ 30 000 professionnels supplémentaires de bénéficier du régime.
  • La prise en compte des heures de répétition, de création et de formation dans le calcul des droits, reconnaissant enfin que le travail artistique ne se réduit pas au temps de représentation.
  • La revalorisation de l'allocation journalière minimale à 50 euros (contre 38 euros actuellement), avec une indexation automatique sur l'inflation.
  • La création d'un fonds de soutien aux transitions de carrière pour les intermittents arrivant en fin de parcours professionnel, incluant des programmes de reconversion et un accès facilité à la retraite.

Le coût de ces mesures est estimé à 800 millions d'euros annuels. Le NFP fait valoir que cet investissement est largement compensé par les retombées économiques du secteur culturel, qui représente 2,3 % du PIB français et emploie directement ou indirectement 700 000 personnes.

L'héritage de 1936 : entre symbole et programme

En revendiquant l'héritage du Front Populaire de 1936, le NFP se place dans une filiation historique puissante. C'est sous le gouvernement de Léon Blum que furent créés les congés payés, que les premiers « loisirs populaires » furent organisés par Léo Lagrange, que Jean Zay lança les premières politiques de soutien au cinéma et au théâtre. Cette période, brève mais fondatrice (1936-1938), a posé les bases de ce qui deviendrait la politique culturelle française.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, le contexte a radicalement changé : l'économie numérique a bouleversé les modes de production et de diffusion culturels, la mondialisation a modifié les rapports de force entre création locale et industries culturelles globalisées, et l'intelligence artificielle pose des questions inédites sur la place de la création humaine.

Le programme culturel du NFP tente de répondre à ces défis contemporains tout en restant fidèle à l'ambition originelle : faire de la culture non pas un luxe réservé à une élite, mais un droit fondamental accessible à tous. Un pari qui, en 1936 comme en 2026, reste aussi nécessaire que difficile à tenir.

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